Un jour, un officier nommé Yue Guang invita un ami à partager une théière chez lui. C’était une belle après-midi d’automne, et l’atmosphère était chaleureuse. Les deux hommes s’installèrent face à face, comme ils l’avaient fait cent fois auparavant.

Yue Guang versa le thé avec soin. La tasse fumante fut posée devant son ami.
Alors que celui-ci s’apprêtait à boire, il baissa les yeux vers sa tasse — et se figea.
Au fond du liquide ambré, quelque chose ondulait. Une forme mince, verdâtre, sinueuse. Un petit serpent, semblait-il, qui se tordait dans le thé chaud comme s’il était vivant. L’ami cligna des yeux. La forme était toujours là, tremblotant avec les vaguelettes de la surface.
Son cœur se serra. Une nausée froide lui monta dans la gorge.
Mais comment refuser la tasse ? Yue Guang était son ami le plus cher, un hôte d’une générosité rare. Repousser la coupe eût été une insulte impardonnable. Alors, serrant les dents, détournant le regard, il porta la tasse à ses lèvres et but — d’un trait, pour en finir, pour ne pas laisser à sa peur le temps de le paralyser davantage.
Le thé descendit, brûlant.
Et quelque chose d’autre descendit avec lui.
Sur le chemin du retour, l’ami ne pensait plus qu’à cela. Il sentait — ou croyait sentir — un frémissement dans son ventre. Une présence. Un mouvement lent et musculeux qui se déplaçait dans ses entrailles. Il pressa le pas, puis se mit presque à courir, comme si la vitesse pouvait dissoudre ce qu’il avait absorbé.
Dans les jours qui suivirent, il ne put plus manger normalement. Chaque bouchée lui semblait nourrir la chose tapie en lui. Il imaginait le serpent se faufiler entre ses organes, grandir dans la chaleur de son corps, s’enrouler autour de son estomac. La nuit, au moindre gargouillement, il se réveillait en sueur, persuadé de sentir une morsure intérieure.
Il maigrit. Son teint devint cireux. Il évitait de se regarder dans les miroirs, de peur de voir, à travers sa peau, le mouvement de la bête. Il refusait de boire quoi que ce soit de chaud, associant désormais la chaleur des liquides à ce moment terrible. Sa femme s’alarmait. Ses enfants ne comprenaient pas pourquoi leur père ne venait plus à table.
Son esprit, autrefois vif et serein, était devenu un champ de bataille. Le serpent imaginaire occupait toutes ses pensées. Il ne lisait plus, ne sortait plus. Il passait ses journées allongé, les mains posées à plat sur son ventre, guettant le moindre signe de vie qui ne venait pas de lui.
Quand Yue Guang apprit la maladie de son ami et vint lui rendre visite, il trouva un homme méconnaissable — amaigri, les yeux caves, le regard hanté.
Il s’assit à son chevet et lui demanda doucement ce qui s’était passé.
L’ami hésita longtemps. La honte et la peur se disputaient sa langue. Puis, dans un souffle, il avoua tout : le serpent dans la tasse, la décision de boire quand même, et ces semaines de tourment intérieur.
Yue Guang rentra chez lui le cœur lourd, tournant et retournant ce mystère dans sa tête. Il arpenta son salon, cherchant une explication rationnelle. Et soudain, son regard s’arrêta sur le mur.
Son arc laqué de vert y était suspendu, exactement au-dessus de l’endroit où les tasses étaient posées ce jour-là.
Il prit une tasse, la remplit de thé, la plaça au même endroit. Et il vit : le reflet de l’arc, courbé et verdâtre, ondulait à la surface du liquide. Un serpent parfait. Une illusion absolument convaincante.
Il retourna aussitôt chez son ami et lui montra tout — la position de l’arc, le reflet, la coïncidence fatale de la lumière et de l’angle.
L’ami se leva de son lit pour la première fois depuis des semaines. Il alla voir de ses propres yeux. Il posa la tasse. Il vit l’arc se refléter. Il comprit.
Et à l’instant même où la vérité entra en lui, le serpent en sortit.
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Cet idiome, consigné pour la première fois dans le Jin Shu (l’histoire de la dynastie Jin), exprime l’idée d’être inutilement suspect, de se ronger les sangs pour une illusion.
On l’utilise pour parler de quelqu’un qui se fait du mal à cause d’une peur irrationnelle, alimentée uniquement par son imagination.
En français, on dirait : avoir peur de son ombre, ou faire des montagnes avec des taupinières.
La leçon est belle : parfois, ce qui nous rend malades n’est pas la réalité, mais la représentation que l’on s’en fait.






